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Mon enfant est handicapé et mes parents n’y comprennent rien

20 août 2021 Relations

Loin de l’image d’Épinal des papis et mamies gâteau, les grands-parents affichent parfois distance, incompréhension, voire même mépris à l’égard de leur petit-enfant différent. Quelques pistes pour rester zen… En attendant de participer aux ateliers « Tu aides ? Je t’aide! » organisés par l’association Handissimo et ses partenaires ou de visualiser nos replays.

 

Élevée à la baguette, Anne-Marie s’est vue répéter par ses parents qu’il fallait rentrer dans le rang durant toute son enfance. Lorsque naît son deuxième fils, atteint du syndrome de Di George, les grands-parents sont épouvantés. « Pour eux, la différence était absolument inconcevable. Ma mère a refusé de venir voir Thomas à l’hôpital, raconte Anne-Marie. Aujourd’hui, alors qu’il a 10 ans, ils n’acceptent toujours pas son handicap, et je ne suis même pas sûre qu’ils en connaissent le nom. »

Les grands-parents souffrent aussi

« À la naissance d’un enfant handicapé, les grands-parents souffrent aussi », commente Benoît Schneider, enseignant-chercheur en psychologie du développement et de l’éducation à l’université de Nancy-II. « Il leur faut accepter que ce bébé ne sera pas le garçon ou la fille merveilleux qu’ils avaient à la fois rêvé d’être et d’avoir. »
Tandis que les parents sont contraints de faire face, les grands-parents ont le choix de prendre le large, parfois pour longtemps. À la grande déception de leurs enfants, qui en rêvent eux aussi. Et qui imaginent qu’un papa tyrannique deviendra automatiquement un grand-père généreux, tendre, présent…

Trop d’attente dans nos seniors ?

Le hiatus est d’autant plus prononcé qu’on attend beaucoup des seniors dans notre société. « Garde des petits, prêt ou don d’argent : la contribution des grands-parents est aujourd’hui importante, même si elle reste difficile à mesurer, remarque Benoît Schneider. Il y a comme une sorte d’obligation sociale de soutien, si bien que lorsque certains grands-parents refusent de l’assumer, leur attitude est vécue très douloureusement. »

« Ils ne nous invitent jamais »

Martine, maman de trois filles dont Jennifer, 12 ans, autiste, n’attend plus rien. « Mes parents ne sont jamais venus nous voir, constate-t-elle. Et ils ne nous invitent pas non plus, sous prétexte qu’ils n’ont qu’une chambre. Je n’ai finalement reçu d’eux aucun support moral ou matériel. » « Ma mère me dit qu’elle a dû se débrouiller seule et qu’elle s’est privée quand nous étions petits, rapporte Anne-Marie. Elle refuse donc de s’occuper de ses petits-enfants, et de Thomas en particulier. »

Des adultes infantilisés

Moins radicale que la rupture ou l’éloignement, mais tout aussi difficile à vivre : la focalisation autour des questions d’éducation, quand les grands-parents prétendent être les seuls à détenir le savoir en la matière. Face à des troubles du comportement, certains incriminent le « laxisme » des parents. Plutôt que de voir le handicap, ils parlent de manque de sévérité et vivent ces troubles comme un échec et une remise en cause de leurs propres valeurs. Martine avoue ainsi s’accrocher souvent avec son père. « Dès que l’on aborde le sujet du handicap, la discussion tourne au vinaigre, note-t-elle. Mes parents ne savent pas ce qu’est l’autisme et disent de Jennifer “la pauvre petite”. Mais ma fille n’a pas besoin de pitié, seulement d’amour et de tendresse. »

Disputes et peines profondes

« Aux yeux de mes parents, et en particulier de mon père, raconte Anne-Marie, je m’y prends mal avec Thomas. S’il est incontinent, c’est forcément que je ne lui ai pas appris à aller aux toilettes. Thomas est quand même un battant. Il est aujourd’hui scolarisé en CM1. Cependant, mon père ne voit jamais ses progrès. Il ne fait que souligner ses difficultés d’élocution et ses gestes maladroits. » Ce cas de figure génère beaucoup de disputes, mais aussi une peine profonde.
« Quand les grands-parents multiplient conseils et reproches, ils infantilisent les parents, souligne le pédiatre et psychanalyste Aldo Naouri. Et ils montrent ainsi qu’ils n’ont pas donné à leurs propres enfants l’autorisation implicite de devenir parents, qu’ils n’ont pas “passé le flambeau”. » Ce manque de confiance ou de solidarité est cruellement ressenti par des adultes qui ne sont pas toujours très sûrs d’eux-mêmes devant un enfant qui ne se développe pas comme les autres.

Couper les ponts ?

À quoi sert alors de maintenir coûte que coûte des relations très dégradées ? « On garde l’espoir que les choses s’améliorent un jour. Plus secrètement, rompre les liens signifie aussi laisser la place à ses frères et soeurs, ce que certains, à cause de leur histoire dans la fratrie, ne peuvent imaginer », indique Benoît Schneider. En ligne de compte, pour beaucoup de parents, l’attachement des enfants à leurs grands-parents qui peut être très réel malgré les rebuffades ou la rareté des apparitions. À chacun de mesurer ce qu’il peut ou veut supporter…

L’avis du professionnel

«  Dépasser les tensions, la colère, le ressentiment. »

Anne-Marie Filliozat est psychanalyste et auteur.

« Il y a deux profils de parent : celui qui cherche à reproduire à l’identique la façon dont il a été éduqué, et celui qui en prend le contre-pied. Parler de sa propre enfance avec ses parents peut aider à prendre de la distance avec le passé et à réajuster certaines positions éducatives radicales.
Dans la discussion, il est important de respecter la vérité du vécu de l’autre. Mais le handicap complique la chose en ajoutant une souffrance, une culpabilité, qui trop souvent bloque la communication spontanée, crée des tensions, de la colère, du ressentiment. Il faut comprendre que certains grands-parents se sentent perdus devant l’écart gigantesque entre le contexte culturel de leur enfance et celui d’aujourd’hui.
Leurs repères et leurs valeurs sont parfois à l’opposé de ce qui est mis en acte dans la famille de leur enfant. Or, à travers sa façon d’éduquer ses propres enfants, leur enfant les met en face de ce qu’ils ont fait eux, en tant que parents. Plus la différence d’éducation est importante, plus ils se sentent accusés, remis en cause. Sans les laisser devenir des donneurs de leçons, il est légitime d’autoriser les grands-parents à dire ce qu’ils ressentent avec leur cœur et expliquer ce qu’ils ont vécu dans leur rôle de parents. L’expérience qu’ils peuvent faire dans les groupes de parole de grands-parents est à ce titre intéressante, car la parole y est protégée. On apprend à être à l’écoute de l’autre et à dire progressivement, et d’une manière qui peut être acceptée par l’autre. C’est sur ce modèle aussi que l’on peut avancer en famille. »

L’avis de la maman

Céline est la maman d’Alexis, 11 ans, et de Baptiste, 12 ans et demi, atteints du syndrome de l’X fragile.

« Ma mère ne se rendait pas compte.

Lorsque ma mère habitait loin de chez nous, elle ne se rendait pas compte de tout ce qui était compliqué avec nos deux garçons. Elle ne venait qu’au moment des vacances, et je n’entrais pas dans les détails d’organisation pour lui éviter les tracasseries. Le problème : ma mère avait du mal à comprendre certains de mes choix. Comme celui de ne pas emmener Alexis et Baptiste à la poste ou dans un supermarché. Je lui expliquais qu’ils allaient s’énerver, que je ne pourrais pas rester, et elle pensait que j’exagérais. J’étais obligée de me justifier à chaque fois, jusqu’au jour où je me suis fâchée et où nous avons eu une discussion. C’est en allant elle-même à la poste avec ses petits-fils qu’elle a compris : elle est revenue sans avoir pu poster ses lettres ! Depuis qu’elle est à la retraite, ma mère habite près de chez nous. Elle a appris à décoder parfaitement les réactions de Baptiste et d’Alexis. Il lui a fallu un peu de temps, mais c’est normal. En tant que parents, on apprend petit à petit, en vivant près de nos enfants tous les jours. Pour les grands-parents, ce temps d’adaptation est forcément plus long. »

 

Autres ressources :

 

Auteur : Vincent Huchon.

Première publication en août 2018.

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