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Boris Cyrulnik : Résilient comme un parent d’enfant handicapé

14 août 2021 Psycho

Le nom de Boris Cyrulnik est associé au concept de résilience, cette capacité humaine à surmonter le pire. Dans l’un de ses ouvrages, « Sauve-toi, la vie t’appelle », on apprend qu’il a été résilient. Une souffrance qui ne l’a pas détruit, grâce à ce qu’il appelle ses « braises » de résilience. Rencontre intense et riche pour les parents d’enfant handicapé.

 

La souffrance liée au silence et au déni, que vous décrivez dans votre livre, est aussi ce dont témoignent les personnes handicapées. Comment l’expliquer ?

Le silence est un moyen de se protéger d’un regard stigmatisant qui accompagne celui dont le handicap se voit. Le regard de l’autre est souvent un regard obscène qui ne respecte pas les codes. Normalement, on se regarde, on sourit, on détourne le regard pour ne pas gêner l’autre. Ce code permet d’apprivoiser l’émotion des deux partenaires de la rencontre, or ça ne se passe pas comme ça avec une personne handicapée. Beaucoup de « normaux » regardent le handicapé de manière indécente, ce qui ajoute une humiliation au handicap physique. Puisque le rejet ne débute qu’au moment où la maladie est divulguée, où le handicap est visible, le silence et le déni évitent cette confrontation. Dans ce cas, la personne handicapée fait ce que j’ai fait : elle se coupe en deux parties, l’une socialement partageable et l’autre qui souffre en secret. On ne peut pas se construire quand le regard de l’autre nous rejette.

Comment briser le silence, si destructeur ?

Le philosophe Alexandre Jollien, qui est lui-même touché par une infirmité motrice cérébrale, explique qu’il faut aller au-delà de l’image, de l’apparence, pour découvrir le monde intime, le monde mental des personnes handicapées. C’est seulement ainsi que l’on peut se rapprocher et s’apercevoir qu’il est possible de partager beaucoup de choses, beaucoup de projets, de réussites, d’amitiés, de disputes. La vie, la vie normale, quoi ! L’image est parfois un véritable mur qui empêche toute interaction et rend le développement impossible pour celui qui reste derrière ce mur. Le plus sûr moyen de briser le silence est de médiatiser le handicap, de donner la parole, de créer des récits pour agir sur la culture.

Les conceptions actuelles partent du principe qu’il n’y a pas de handicap, juste des situations qui mettent certains en difficulté. Une autre sorte de déni ?

Je ne sais pas voler comme un oiseau et je n’en souffre pas. En revanche, si tout le monde savait voler, je souffrirais de ne pas savoir le faire. Les êtres humains ne se développent que dans l’intersubjectivité. Nous ne sommes pas très bien armés physiquement, la plupart des animaux le sont mieux que nous, mais nous avons compensé notre handicap en développant les artifices de l’outil et du verbe, en inventant la technologie qui nous a donné notre force et notre domination sur la nature. Dans notre espèce handicapée, ceux qui ont un handicap sont juste plus handicapés que d’autres, mais nous pouvons faire quelque chose de notre handicap.

Mais dans notre société qui aime tant la concurrence, le handicap ne provoque t-il pas nécessairement un traumatisme ?

Nous ne connaissons pas l’extrême violence de certaines cultures qui tuent, cachent ou mettent à l’écart les handicapés. Dans nos sociétés, les handicapés sont souvent moins performants, mais il existe de nombreuses compensations possibles, la médecine et la technologie peuvent entrer en jeu, et, globalement, les progrès de notre culture diminuent l’impact du handicap. Pourtant, cela ne fonctionne pas toujours. La maladie d’Alzheimer, par exemple, est bien moins acceptée chez nous qu’en Inde ou en Chine, où il semble naturel de se ralentir et de se dégrader quand on est vieux. Le malade y est très entouré. Cela ne guérit pas sa maladie, mais ralentit son développement. Chez nous, les familles de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer finissent par placer les malades en institution, car elles ne peuvent pas s’en occuper tout en travaillant.

« Nous ne sommes pas très bien armés physiquement,
la plupart des animaux le sont mieux que nous, mais
nous avons compensé notre handicap en développant
les artifices de l’outil et du verbe, en inventant
la technologie. Dans notre espèce handicapée, ceux
qui ont un handicap sont juste plus handicapés
que d’autres »

Il y a pourtant, entre parents et enfants, une solidarité contre l’adversité que représente le handicap. Un peu à l’image des Londoniens que vous évoquez dans votre livre et qui portaient dans leurs bras leurs enfants pendant les bombardements pour se cacher ensemble dans le métro.

Totalement. Souvent, on soutient même davantage les enfants handicapés que les autres, et l’équilibre familial se réorganise ainsi, autour de celui qui est différent. Dans cette configuration, il est essentiel de prendre en compte la manière dont le handicap modifie le fonctionnement de tous les membres de la famille, car, sinon, tout progrès, toute résilience pourra poser problème.

De quelle façon ?

La réussite et la diminution du handicap pourront être appréhendées comme une trahison, puisque tout était centré autour de lui. C’est pourquoi le chemin doit être parcouru par l’ensemble de la famille. Les enfants, la famille, la culture sont coauteurs de la résilience. Si un enfant n’est pas entouré, il ne pourra pas être résilient. L’enfant participe au processus, mais il faut le déclencher, quelqu’un doit lui proposer un tutorat de résilience.

Vous écrivez aussi que « tous les chagrins sont supportables si on en fait un récit». C’est une piste pour aider les enfants handicapés ?

L’écriture est essentielle quand on a été blessé du corps ou de l’âme, quand on a subi une déchirure. Cette déchirure-là, qui appartient à la définition du traumatisme, on l’accepte quand on écrit, on devient sujet de son histoire, on reprend possession d’une partie de son âme. C’est un facteur de résilience précieux. Il est aussi possible de diminuer le traumatisme du handicap en le sublimant, comme l’a fait le chanteur Grand Corps Malade.

Comment peut-on accompagner un enfant handicapé dans cette voie ?

Médecins, kinésithérapeutes, psychologues, tous se proposent pour aider un enfant. Or, souvent, les enfants choisissent comme tuteur de résilience quelqu’un de surprenant, un chanteur, un jardinier, un gardien d’immeuble… Les enfants s’attachent à ceux qui sont là et qui leur proposent un soutien affectif, verbal, ludique.

Qu’est-ce qui est le plus important pour être résilient face au traumatisme du handicap ?

Les enfants ont besoin de sécurité affective avant tout. Sur cette base, ils pourront affronter le traumatisme moins mal que d’autres, puisqu’ils auront acquis la confiance en eux et l’espoir.

 

Auteur : Vincent Huchon

Août 14